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dimanche 28 avril 2013

Agent L7 - Episode 4 : L'Ile du Docteur Bourreau



On nous avait parachutés au-dessus d’une île minuscule de la mer de Chine, une chiure de mouche infime sur une carte, quelque part entre Hong-Kong et Manille. Un îlot de paix et de verdure avec ses plages minées, ses kilomètres de grillage électrifié, de fils barbelés et ses miradors. Une carte postale pittoresque du Club Med. Et attendez de voir la gueule des Gentils Organisateurs ! Bref…

            On nous avait donc parachutés sur cette île de merde. Quand je dis « on », j’veux dire Killdare et les huiles du DEAD et quand je dis « nous », j’parle de moi et de Peters et Sellers, les agents qu’on m’avait adjoints pour cette mission. Des mecs sympas, ex-repris de justice qui avaient préféré servir leur pays plutôt que de vider leur vessie sur la chaise électrique… J’aime les gens motivés ! J’ai passé quelques temps dans différentes taules aux quatre coins du monde et les taulards sont bien plus dignes de confiance que la plupart des gens avec qui j’ai bossé… sauf quand ils essaient de vous enculer sous les douches. Mais bon, ici l’ordre de mission ne faisait pas mention de savonettes, alors…


 


            Tiens, vu qu’on parle de la mission, autant vous mettre de suite au parfum. L’île paradisiaque que nous avions sous les pieds était en fait le laboratoire, le repaire secret et le terrain d’expérimentation d’un génialissime savant fou nord-coréen qui se faisait appeler – excusez du peu – le Docteur Bourreau. Généticien de talent, bon mis à part pour son côté savant fou, il bossait sans relâche à la confection d’armes biologiques qu’il vendait au plus offrant. Et comme en ce moment, nous n’étions pas les plus offrants, quoi de plus naturel alors que d’aller le calmer en lui envoyant l’arme biologique ultime ? C’est pour ça que j’étais là.

            J’vous passe les détails. On a atterri sans se faire remarquer, on s’est passé de l’autobronzant dans le dos, on a fait un barbecue sur la plage et on a joué au beach-volley.

 

 Nan, je déconne. On a crapahuté pendant quatorze heures dans la jungle, en maudissant les moustiques, mais sans voir la queue d’un apprenti Fu Manchu ou le moindre petit mutant tueur.  La nuit commençait à tomber. Je jetais mon sac à terre.

- On va monter le camp, on le trouvera demain.

            C’est là que ça s’est barré en couille.

            J’avais pris le premier quart pendant que les deux autres dormaient. C’est là que je l’ai entendu. Un rugissement bizarre, à mi-chemin entre le loup en rut et un ado pré pubère qu’aurait les bijoux de famille coincés dans un mixeur. Et c’était pas loin ! J’ai pris Shana – le petit nom que j’ai donné à mon Magnum – et j’ai été faire un tour dans la jungle. Et en avant pour le remake de Predator.

            Ma patrouille n’avait rien donné. Je dis pas que c’était le calme, mais la jungle c’est comme la back room d’un club de San Francisco : il se passe toujours quelque chose et on entend toujours couiner. Cette mission commençait sévèrement à me gaver. J’suis un homme d’action moi, pas un randonneur ! Du coup, j’ai quand même descendu quelques lézards, histoire de pas m’être déplacé pour rien. Putain, quel con j’ai été !

            J’étais revenu à même pas cent mètres du camp quand j’ai entendu la voix de Sellers. Ce mec avait été l’un des meilleurs hommes de main de la Mafia, il avait fendu des crânes et buté des mecs sans jamais sourciller et voilà qu’il gueulait comme une pucelle qu’on déflorait avec un marteau-piqueur. J’ai commencé à cavaler comme un damné et j’ai encore accéléré quand j’ai plus entendu ses cris. A mon retour au camp, je savais plus si j’étais en mission ou devant la bande annonce du dernier Disney.

            La tête de Sellers avait été arrachée du reste de son corps et un orang-outang –ouais, ouais, vous avez pas la berlue – était en train de jongler avec. Merde, c’était le singe de Clint Eastwood ou quoi ? Et je vous parle même pas de Peters ! Sa dépouille traînait face contre terre et un capucin lardait son cadavre de coups de couteau. Je pouvais pas m’empêcher de sourire. La lame était plus grande que le macaque lui-même.


            C’étaient donc ça les fameuses armes biologiques ? Des singes tueurs ? D’un coup j’aurais préféré avoir Charlton Heston comme équipier. Les deux singes s’étaient rendu compte de ma présence et me reluquaient déjà comme si j’étais une banane qu’ils allaient s’empresser d’éplucher. Déjà, l’orang-outang balançait son joujou et avançait vers moi, les poils collés par le sang de Sellers. Comment mes gars avaient pu se laisser avoir par un truc aussi lent ? J’avais largement le temps de dégainer Shana et de viser. Brigitte Bardot allait pas être contente.


 

- Hey Clyde, tu passeras le bonjour à King Kong ! dis-je avant de lui mettre trois bastos dans le crâne.

            Le gros corps gras du singe était pas encore tombé par terre que le capucin passait déjà à l’attaque et là ce fut une autre paire de manches. Ce petit enfoiré bondissait entre les arbres comme un Viêt-Cong dans une rizière. J’avais pas le temps de viser. Qu’importe… une grenade dans les gencives n’allait pas en laisser grand-chose.

- Babouche, appelai-je. Viens chercher ça !

            Adieu boule de poil ! Les morceaux fumaient encore quand j’entendis un bruit derrière moi. J’avais pas besoin de me retourner pour savoir qu’ils étaient trois et que deux d’entre eux étaient sacrement balèzes. Une petite voix nasillarde émit un petit cri apeuré en voyant le massacre.

 

- Cornelius ! Zira ! Vous les avez tués !

            Je me retournais. Mesdames et messieurs, je vous présente le sinistre Docteur Bourreau, son crâne chauve, ses petites lunettes et ses cinquante kilos tout mouillé. Pas vraiment l’idée qu’on se fait d’un génie du mal. Ses gardes du corps par contre… des vrais gorilles, et je parle pas métaphoriquement. Des fichus primates dont l’un tenait un Ak-47 et l’autre une tronçonneuse. De mieux en mieux… Je savais pas encore comment j’allais m’y prendre pour m’en tirer, mais au moins la cible avait fini par se dévoiler d’elle-même.

- Docteur Bourreau, je présume ?

- Qui êtes-vous ? Qu’avez-vous fait à Cornelius et Zira ?

- Vous voulez dire que ces « choses » ont des noms ?

            Il ne répondit pas, trop occupé à ramasser les morceaux de Cornelius ou de Zira… le capucin. J’avais pas vraiment regardé lequel des deux avait des baloches. Le gorille avec l’Ak-47 le pointa vers moi. Vous avez déjà vu une situation plus zarbi vous ? Moi, non et croyez moi, le zarbi ça me connaît.

- Mes bébés… mes pauvres bébés… Espèce de monstre !

            Toujours les mêmes noms d’oiseaux quand vous vous en prenez aux enfants de quelqu’un. Ça commençait à puer sévère pour mon cul. Il allait falloir gagner du temps et improviser.

- On m’a envoyé ici pour vous tuer, dis-je.

            Ouais… j’aurais pu faire mieux mais j’étais pas en forme. Au moins j’avais gagné trois secondes. La voix du Docteur déraillait quand il se mit à hurler.

- Joe ! Amy ! Tuez-le !


            Vu la paire de noix de coco du gorille qui tenait la tronçonneuse, Amy était celle qui portait l’AK. L’avantage c’est qu’avec ses grosses pattes, elle avait quelques problèmes pour viser. De la première rafale, seule une balle m’atteignit à l’épaule. Une égratignure ! Elle n’eut pas le temps de tirer une deuxième fois que j’étais déjà sur elle. J’aurais du y réfléchir à deux fois. Petit rappel de cours de sciences naturelles : un gorille, même femelle, est plus fort qu’un homme ! Elle m’envoya la crosse de son arme dans le menton et j’ai cru que ma tête allait se détacher de mon cas. Je crachais du sang et quelques morceaux de dents pendant que la guenon s’apprêtait à m’en remettre une rafale dans la tronche. J’allais pas me laisser avoir.

            Derrière moi, j’entendis le vrombissement caractéristique d’une tronçonneuse. Croyez-moi, je connais ce doux ronron depuis mes treize ans. Si vous trouvez que c’est une jolie mélodie, attendez de l’entendre monter dans les aigus quand elle commence à découper l’os. Le mâle avait l’air de savoir s’en servir en plus. Je me tenais à distance, tout en veillant à ce qu’il reste entre moi et sa copine au cas où elle déciderait soudainement de me remettre quelques bastos dans le buffet. Pourtant, il allait bien falloir en finir à un moment ou à un autre.

            Joe se jeta sur moi, la lame de la tronçonneuse en avant. En me penchant pour esquiver, je me saisis du couteau planqué dans ma botte. Les deux primates et leur papounet ne le savaient pas encore, mais c’était fini pour eux. Je connaissais pas bien l’anatomie d’un singe, mais j’avais une espèce de don pour savoir ce qui faisait mal aux gens. Le gorille n’eut pas le temps de se redresser que déjà, il s’effondrait la gorge tranchée. Deux secondes. Sa femelle n’eut même pas le temps de comprendre que son jules venait d’y passer que déjà j’avais ramassé la tronçonneuse et la lui balançait droit dans la face. Quatre secondes. Agent L7 : 1 – La Planète des Singes : 0.

- T’avais déjà pas une gueule de porte bonheur à la base, déplorais-je en retirant l’instrument de jardinage de la masse écarlate qui lui avait servi de visage.

            Il ne restait plus que moi et le gentil Docteur. Ce génie du Mal d’opérette était en train de pleurnicher en rampant misérablement le plus loin possible. Son cerveau, autrefois brillant, avait du se faire la malle devant tant de violence gratuite. J’avais déjà vu ça avant… souvent. Il marmonnait des choses incompréhensibles. Je fis vrombir une nouvelle fois la tronçonneuse. Quitte à le buter, autant que ça soit fun. Il se tourna vers moi, se mit à genoux et me lança des poignées de terre.

- Ne me touchez pas avec vos sales pattes, maudit humain !

            Comme si j’avais ramassé la tronçonneuse pour faire ça à la main.



dimanche 31 mars 2013

Agent L7 - Vivre et Laisser Moisir

Vivre et Laisser Moisir

Ne jamais faire confiance! C'est une règle dans ce métier. On recrute un gars en freelance, on arrose quelques officiels, on soudoie la police locale, on corrompt l'armée, mais vous pouvez être sûrs qu'un petit malin voudra s'en mettre un peu plus dans les poches que les autres.

Santa Verde est l'état insulaire le plus pourri de la création. Un ersatz de Cuba qui pense pouvoir un jour jouer dans la cour des grands. Officiellement communistes, les Santa Verdiens ont du trouver d'autres moyens de faire chauffer la marmite: drogues, trafic d'armes, prostitution... L'île est vite devenue la plaque tournante de tous les vices et un paradis pour les touristes.

J'devais éliminer un politicien véreux qui couvrait un réseau de traite des blanches. De jeunes américaines étaient enlevées et, après un passage éclair à Santa Verde, on retrouvait leurs petits culs dans les bordels de la frontière mexicaine. Malheureusement -pour lui, ça va sans dire - il avait sans le savoir participé au kidnapping de la fille d'un mec auquel on devait pas toucher. La mission s'était déroulée avec sang-froid, minutie, diplomatie et barbarie. De quoi faire fonctionner un trafic d'organes pendant quelques mois...

Le D.E.A.D avait un contact qui devait me faire quitter le pays. Un ancien para ukrainien qui coulait une douce retraite en vivant de tequila et de pots de vin... J'suis allé en Ukraine une fois. C'est pourri. Il fait froid, les gens sont tous armés et ça sent le chou. Bref... ce chien m'avait vendu.

J'attendais le bateau qui devait me rapatrier lorsque cinq jeeps et un hélico de la police militaire ont déboulé. Des soldats en chemisettes vert foncé m'ont mis en joue. Y'en avait partout, comme des rats sur une carcasse de chat mort. Mes doigts me démangeaient mais je sais reconnaître quand une baston est perdue d'avance. J'aurais à peine troué la peau de dix de ses tarlouzes que leurs petits copains m'auraient transformé en passoire. J'avais assez vu Scarface pour pas vouloir en rejouer la scène finale.

*

Le système pénal de Santa Verde en est encore au stade médiéval. Non, pire! Au stade texan. Pas de jury, pas de d'avocat, pas de paperasse ni d'extradition qui tiennent. Juste un mec déguisé en juge qui vous annonce le verdict. Je devais être pendu un mois plus tard. En attendant, le gouvernement m'offrait un séjour all-inclusive à Pena Negro, prison monolithique dominant la côte sud de Santa Verde. L'enfer sur Terre à ce qu'on en disait. J'avais hâte de voir ça.

 

*

Quand vous arrivez en taule, les gardiens essaient toujours d'impressionner les petits nouveaux. Ils repèrent celui qui a la plus belle tête de rebelle et ils jouent les durs. Je débarquais en compagnie de voleurs de poules et autres mendiants s'étaient fait arrêter pour avoir voulu voler de quoi manger. C'était logique qu'ils me choisiraient moi. Les pauvres... J'étais pas là depuis une demi-heure qu'on m'avait déjà collé en isolement. Parait qu'il a fallu toute une équipe d'éminents proctologues pour retirer la matraque du gardien-chef de là où je l'avais mise.


 

J'ai rejoint le reste des taulards après une semaine passée au trou. Ici, on appelle ça la Cavidad Oscuro. Pena Negro avait été construite sur les restes d'un ancien monastère et on collait les fauteurs de troubles dans ce qui restait des cellules de méditation. "Cellule" est un bien grand mot pour désigner un trou poisseux avec une grille en fer forgé rouillée pour toit. A marée haute, la mer venait me rendre visite et des cafards gros comme le poing aussi affamés que moi essayaient de me boulotter les orteils quand je fermais l'oeil. M'en foutais! C'était ça qui était censé me faire rentrer dans le rang? Je ne pensais plus qu'à une seule chose: combien de vieux moines ventripotents s'étaient tirés sur le poireau ici-même?

Le directeur pensait peut-être m'avoir mis au pas, mais il se trompait. Il restait trois semaines avant mon exécution. Un jour, au réfectoire, un gus a voulu me taxer mon assiette de frites. Sans doute qu'il voulait me montrer qui était le boss. A croire que personne avait compris. Bref... je venais de bouffer de la vermine crue cinq jours de suite. Je lui ai envoyé mon plateau dans la tronche. Un nez qui se brise fait le même bruit qu'un pneu qui éclate, le sang en plus. J'étais en train de manger mes frites en les trempant dans le simili de ketchup qui pissait du pif de mon nouveau pote quand les gardiens s'ont venus m'embarquer.

J'ai été trainé jusqu'au bureau du directeur. Autant dire qu'il était furibard ce vieux tas de saindoux au parfum de cigares de contrebande. Faut le comprendre, il est payé en fonction du nombre de ses ouailles. Au rythme où j'étais parti, son train de vie allait vite dérailler. En plus, à Santa Verde, un directeur de prison qui fait mal son boulot peut bien vite se retrouver derrière ses propres barreaux. Vous parlez d'une pression!

- J'ai avancé ta date d'exécution, m'a-t-il annoncé. Tu seras pendu demain à l'aube, hijo de puta!

- D'accord, ai-je répondu. Ça me laisse toute la soirée pour me casser d'ici. D'ailleurs, j'ai un plan.

Les gardiens crurent à une bravade. Bande de cons!

- Et j'en profiterais pour vous faire la peau! ajoutais-je en sortant.

Comme si le D.E.A.D, mes employeurs, allait laisser leur meilleur agent de terrain moisir au fond d'un remake de Midnight Express mâtiné de West Side Story... Quoique... Après tout, ils en étaient bien capables ces salauds.

J'ai pas eu longtemps à attendre pour savoir enfin dans quelle estime j'étais tenu par mes patrons. Je roupillais peinard dans ma cellule quand j'entendis des coups de feu et le bruit de mixer des pales d'un hélicoptère. Le plus doux réveil-matin que je connaisse! Des cris déchiraient la nuit. Mes codétenus étaient déchainés. Un mur explosa, couvrant le carrelage de tripailles en provenance des gus qui avaient eu le malheur de se trouver trop près de l'explosion. Les barreaux de ma cellule ont volé en tous sens comme un jeu de mikado. Quatre mecs en tenue de commando ont déboulé autour de moi dans un nuage de poussière. J'aurais reconnu le petit cul rebondi du chef du groupe en une seconde.

- Ivana...

- Commandant Bridge! rectifia-t-elle.

- Désolé.

- Tes "vacances" t'ont fait oublier la discipline on dirait.

- Des vacances? Ouais, c'est un vrai Club Med ici... les tentatives de viol sous les douches en supplément.

Elle sourit. Allez savoir pourquoi. Cette gonzesse doit bien être ce qui se fait de plus pervers et détraqué parmi la gente féminine. Comme moi, sauf qu'elle a des nichons.

- T'as quand même foutu une belle merde, soupira-t-elle.

- On a déjà fait pire.

- Oui, mais ça n'a jamais été à moi de venir de tirer toi-même de la fosse à purin où tu t'es enlisé. Le personnel compétent ça ne se remplace pas comme ça, figure-toi.

- En parlant de personnel compétent... y'a un dernier tit truc que je voudrais faire avec qu'on se casse d'ici.

Mon évasion avait été le coup d'envoi d'une émeute digne de "Haute Sécurité" avec Stallone. Les quelques matons qui n'avaient pas encore fini en torche humaine avait fui Pena Negro comme si tous les démons de l'enfer leur collaient aux basques. Des dizaines d'assassins, de violeurs et de détraqués qui n'avaient que peu de choses à m'envier battaient maintenant la campagne à la recherche de chair fraiche. Y'avait des cadavres et des mourants dans tous les coins. Les prisonniers trucidaient tous les gardes qu'ils croisaient et les gardes qui étaient suffisamment armés dézinguaient tout ce qui ne portait pas un uniforme marron. J'avais récupéré un flingue et une hache dans un local incendie où l'infirmière finissait de se vider de son sang et je suis allé défoncer la porte du dirlo. Ce tas de saindoux suintant tremblait comme une loque, accroupi derrière son bureau. Il chialait ! C'était presque drôle. Ses larmes et sa transpiration trempaient sa chemise. La pièce schlinguait la peur, à croire qu'il s'était fait dessus. Son regard paniqué se posa sur moi.

- Vous me remettez ? dis-je.

- Madre de Dios...

Son visage couleur de brique vira au blanc. Là j'en étais sur. Il venait de se chier dessus.


dimanche 24 février 2013

Agent L7 : Bons Baisers de Tchernobyl


- Un martini, demanda la blondasse. A la cuillère, pas au shaker.

- Une vodka… et t’éloigne pas trop ! Ses petites sœurs vont suivre.

            C’était pas sous prétexte que j’étais en mission que j’allais me mettre à boire comme une tantouze. Déjà que le D.E.A.D m’avait fait mettre un smoking. En plus, la mission était officiellement finie depuis que ce type de la mafia russe avait touché le fond de la Volga. Les Al Capone ruskoffs pigeraient vite fait le message : on ne vend pas d’armes aux ennemis des Etats-Unis sauf si on est un membre éminent du gouvernement américain. La grognasse était arrivée au bar de mon hôtel y’avait pas cinq minutes et elle me sortait déjà le grand jeu. Une fille qu’a autant envie d’être invitée dans votre piaule a toujours une étiquette « Propriété du KGB, merci de passer en machine avant de nous la rendre » cousue quelque part dans son string. Faites moi confiance.

 

            James Bond me fait marrer. Vous vous êtes jamais demandé pourquoi les James Bond girls revenaient jamais d’un film sur l’autre ? Si ça s’trouve l’espion chéri de sa très gracieuse majesté est un serial killer. Une malformation de naissance, un organe plus petit que la moyenne (il s’appelle pas 007 pour rien) suffisent à rendre un homme fou et à dézinguer toutes les nanas qu’il fout dans son lit. Moi de ce côté-là, j’ai aucun problème ! Si elles reviennent pas d’une mission sur l’autre c’est parce que je garde les têtes.

            J’étais en train de fourrer les draps, les oreillers et les membres restants dans un grand sac poubelle lorsque le téléphone se mit à sonner.

- Allo ?

- Bonjour monsieur, ici la réception, nous vous transférons un appel.

- OK… Et oubliez pas de m’envoyer une femme de ménage.

- Très bien monsieur.

La voix de la petite standardiste s’évanouit pour laisser la place à Ivana Bridge. Ma boss. Y’a qu’elle et Killdare, le grand patron du D.E.A.D pour me filer les chocottes à tous les coups.

- Comment s’est passée la mission ? demanda Bridge.

- Le communiste doit se faire ronger par la poiscaille à l’heure qu’il est. Je reprends l’avion dès demain.

- Je n’en doutais pas… Par contre, tu ne repars pas de suite. Le KGB nous a contactés et il voudrait profiter que tu es dans le secteur pour que tu les aides dans une mission délicate.

- Le… le KGB ?

- Oui, le KGB crétin ! Ils auraient déjà du prendre contact avec toi. L’officier avec qui j’ai parlé m’as dit qu’elle le ferait en personne.

- …Elle est blonde, non ?

- Ne me dis pas qu’elle l’a fait.

- …Je crois que si

- Tu es incorrigible Sept. Rends toi au bureau du KGB dans l’immeuble en face de la tombe de Lénine et plus de gaffes. N’oublie pas que Killdare a failli en finir avec toi après le fiasco du camp scout.

Elle raccrocha. Le camp scout… 28 morts… J’avais plus de bûches pour le feu et une folle envie de barbecue.


 

            Dans les films d’espionnage, les agents secrets ont toujours des phrases débiles à sortir avant de se reconnaître. Ça donne des conversations hautement intelligentes du genre « Le fond de l’air est frais ce matin. » « Oui mais l’espadon nage à reculons. ». Faut pas croire à ces foutaises. Quand je suis arrivé au guichet des bureaux du KGB, le mec qu’était là m’a dit :

- C’est vous le tueur du D.E.A.D ?

Point barre, y’a pas à épiloguer.

J’ai été reçu comme si j’étais le messie. C’est à ça que j’ai compris que mes nouveaux amis avaient de gros soucis. Quand ils m’ont briefé, j’ai pas été déçu. Tchernobyl est un canular ! Une diversion qu’on avait sorti à l’époque pour pas dire aux gens que la centrale nucléaire qu’avait eu des fuites se trouvait en réalité dans les égouts de Saint-Pétersbourg. Les Russes ont alors profité d’avoir une zone interdite au public pour mettre en place un petit centre d’entraînement pour espions comme celui dont je suis sorti. Malins comme pas deux, les petits génies du KGB ont chié dans la colle pour tout ce qui était de la sécurité. Ce qui devait arriver arriva… Les mecs étaient tombés sur une caisse de vodka frelatée et l’alcool à hautes doses réagissait mal avec les drogues dont on les bourrait. Le camp était aujourd’hui aux mains des agents qui s’y entrainaient. Je me souviens de ma première cuite. J’avais participé à une expérience sur les effets de l’alcool sur les mécanismes psychologiques de base comme le remords, les regrets, la rage… A priori, je suis totalement insensible.


 

Le KGB m’avait refilé un de leurs gars pour me servir de guide. Petrov. Le genre de gars  silencieux avec une lueur de psychotique dans le regard. Il me plaisait bien. On s’est retrouvés dans la forêt à crapahuter pendant deux heures avant d’atteindre le camp. Les cocos avaient bien arrangé le truc. Toute la végétation avait été couverte d’un isotope radioactif pour que la communauté scientifique, et les touristes, croient qu’une centrale nucléaire avait vraiment explosé là. Les poules à deux têtes et les enfants à trois bras qu’on a montré aux télés du monde avaient reçu un pont d’or pour quitter les cirques et les autres foires aux monstres où ils bossaient et venir se pavaner sous les yeux d’un monde horrifié et voyeur.



 

Petrov m’amena directement au camp. Des lambeaux de chair et de tissu pendaient des fils barbelés des clôtures. Des bouteilles vides et des têtes décapitées grimaçantes jonchaient le sol. La neige avait une teinte rosée et sentait l’alcool fort. Je vis même deux corps calcinés sur lesquels on reconnaissait encore les uniformes des gardes de l’installation. J’aimais leur style. Efficace, sanglant, une œuvre d’art. Y’avait encore un côté « brouillon » mais tout ça était très prometteur.

Le principe du camp d’entraînement, c’est que les mecs qui viennent là sont comme qui dirait en formation. J’avais affaire à une bande d’amateurs qui savaient se servir d’un couteau ou d’un flingue, mais qui n’avaient aucune discipline. Et vu leur état, ils allaient forcément commettre des bourdes. Après avoir transformé les gardes en kebab, ma petite troupe de tueurs shootés s’était connement endormie dans le réfectoire. Au milieu des vêtements couverts de sang, des membres charcutés et des flaques d’urine et de vomi je les vis. Le plus vieux d’entre eux devait avoir quatorze ans… Bande d’enflures ! Les Rouges avaient copié le programme du D.E.A.D qui avait fait de moi ce que j’étais.

- Alors tovaritch, on les bute comment ? murmura Petrov.

- C’est des gosses…

- Nyet ! Ce sont des tueurs, des malades, des chiens enragés…

            Il a pas eu le temps de finir sa phrase. Avoir le canon d’un flingue enfoncé dans la bouche, y’a pas plus efficace pour vous couper le sifflet. Deux dents tombèrent dans la neige sans un bruit.

- JE suis un tueur…

De ma main libre, je lui saisis le bras qui tenait son arme. Je connais 53 façons de désarmer un mec dont 20 lui permettent de garder l’usage de son bras. J’optais pour la plus douloureuse.



- JE suis un malade…

            Je retirais mon flingue du fond de sa gorge, faisant sauter une autre dent au passage. Je lui brisais le nez d’un coup de crosse et appliquait le canon couvert de bave sur son œil.

- Et t’as jamais vu un chien plus enragé que moi… tovaritch !

            Je sais pas si c’est à cause des cris, mais une fois que j’en avais fini avec Petrov, la marmaille était réveillée et m’observait depuis la porte du réfectoire. Soit la gueule de bois les avait rendu groggy au point de pas me sauter dessus, soit ils avaient compris que j’étais pas un de leur tortionnaire, que eux et moi on sortait du même enfer. Celui qu’avait l’air le plus vieux s’approcha de moi, une machette à la main. C’était lui le chef, le Alfafa  de ces Petites Canailles. Il avait l’expérience du terrain. Il avait tué des hommes sur des champs de bataille, ça se lisait dans son regard… le même que le mien.

- Je suis Noah, dit-il.

- Sept.

- Tu es venu nous tuer ?

- Pas si vous la jouez cool. C’est quoi cet endroit ?

- Ils l’appellent le Terrain de Jeu.

- Sadique comme nom.

- On les a tués, on veut se venger.



            D’un coup, c’était comme si tous les marmots avaient retrouvé l’usage de leurs langues. Certains muaient, d’autres pas encore, tous avaient des larmes dans la voix.

- Ils ont emmené nos parents.

- Toujours derrière nous.

- Y’avaient des tests.

- On voulait jouer.

- Plus jamais ça.

- Toujours des tests.

- Produits chimiques et scalpels ont volé notre enfance, notre innocence.

- Les implants aussi !

- Des tests et encore des tests !

- Se faire des copains.

- Pourquoi nous ? On a rien fait de mal…

- C’était une prison.

- La prison est détruite, conclut Noah. On va retrouver nos parents.

            Un sourire carnassier devait me déformer le visage. Une idée venait de germer, suivie d’une révélation. Je pense pas que le D.E.A.D m’avait envoyé là pour aider les popovs à nettoyer leur merde.

- J’peux vous filer un coup de pouce pour ça.

            Je quittais la Russie deux jours plus tard dans un charter rapatriant les touristes étrangers. Le pays était en guerre civile. J’avais déposé les gamins devant les bureaux du KGB. Un quart d’heure plus tard, le quartier était une zone de guerre. Les heures qui suivirent virent le massacre de tout ce qui portait un uniforme. Des SDF, des anarchistes et des marginaux avaient pris les armes et rejoint les enfants. Le Kremlin était actuellement assiégé et la Place Rouge portaient bien son nom pour une fois. La ville flambait, la panique était générale, les membres du gouvernement et les militaires haut placés étaient retrouvés pendus aux lampadaires. On disait que le président russe avait disparu.



            Elles attendaient quoi les hôtesses pour nous passer un film et nous servir à boire ?



mercredi 30 janvier 2013

Agent L7 - Episode 1 : Bloody Genesis


                      Je ne me souviens même plus de mon nom. De mon vrai nom je veux dire. A quatre ans, j’ai été enlevé par un organisme gouvernemental secret (le D.E.A.D – Directorate of Enemies’ Annihiliation and Destruction). En fait, Angus Killdare, responsable en chef du D.E.A.D, avait ordonné l’enlèvement de dizaines d’enfants de par le monde pour en faire des agents secrets surentraînés et composer par la même occasion une armée de jeunes tueurs et de machines à détruire qui lui seraient tout dévoués. On m’a torturé jusqu’à ce que mon corps ne réagisse plus à la douleur. Mes souvenirs ont été effacés pour être remplacés par des méthodes pour tuer. Le sang c’est surtout de l’eau, toute ma mémoire disparut comme lavée. J’oubliais mes parents, mes amis et tout ce que j’avais aimé. Je ne savais plus qui j’étais. Je ne répondais plus qu’au nom de L-7.
 
 

               Une fois les mois de « conditionnement » passés, je bénéficiais d’une certaine liberté. En dehors des heures d’entraînement, je pouvais circuler librement dans les installations de ce que nous appelions « La Fosse ». Une fois par mois, nous avions même la permission de faire une virée dans la ville voisine où je m’amusais à me confectionner des colliers avec des langues et des oreilles de clochards. Pourquoi aucun « agent » ne se sauvait ? Il faut dire que les équipes scientifiques du D.E.A.D nous avaient implanté des micro-bombes à la base du crâne qui se déclenchaient si on essayait de se faire la belle. On dira ce qu’on voudra, mais y’a des gens qui savent se faire obéir !

               Les semaines passaient, je me suis mis à aimer cette vie. Qu’aurais-je pu faire d’autre ? Certains de mes camarades se rebellèrent et devinrent nos cibles dans les exercices de combats à balles réelles. « Non, non, Sept, ne tire pas pitié ! » BOUM… C’est pas parce qu’on a grandi ensemble que j’ai pas envie de voir la couleur de tes tripes. J’étais l’un des meilleurs, j’excellais. D’ailleurs je me prêtais volontiers aux diverses expériences qu’on voulait me faire subir. Je savourais des drogues énergisantes qu’on me faisait tester. Je passais des heures dans des simulateurs de combats ou sur des tables d’opérations dans le cadre d’expériences sur la régénération des tissus. Pour ne rien vous cacher, quand j’étais seul, j’allais même jusqu’à m’auto-torturer. Je voulais savoir comment infliger un maximum de souffrances, pour être prêt quand on me confierait ma première mission.

 

               Et cela arriva : ma première mission ! C’est à ce moment que l’histoire devient flippante au point d’avoir des échantillons de sel dans le calcif. A cette époque, je me prenais pour Don Johnson de Deux Flics à Miami. Le D.E.A.D nous envoyait, moi et Roberts et Earnest, deux autres agents, dans un hôtel de San Diego pour récupérer un scientifique en cavale. Il faut avouer que Killdare aimait pas trop les démissions et qu’on quittait le D.E.A.D dans une caisse en bois ou un sac plastique.
 
               Pour ma part, j’étais blasé. Je m’attendais à autre chose pour mon baptême du feu. J’avais l’impression d’être un chien à qui on avait dit « Rapporte ! » et je devais le faire sans me poser de questions. J’étais si déçu que je laissais le sale boulot à Roberts et Earnest pendant que je me bronzais dans la bagnole. Tout devait se passer comme une fleur. C’était l’affaire de dix minutes maximum.

               Au bout de quinze minutes, j’ai balisé. Les gars auraient du être revenus avec le savant. C’est à ce moment là que j’ai vu un truc tomber du dix-septième étage. Ce truc, c’était l’agent Roberts. J’étais HEU-REUX. J’ai mis un caniche dans un micro-ondes une fois, pour voir. La tête de Roberts a fait le même bruit en rencontrant le bitume.

               J’ai alors compris qu’il allait falloir régler le problème tout seul. Je suis entré dans le hall de l’hôtel. Un petit groom boutonneux s’approcha de moi :

- Des bagages monsieur ?

Sur le coup, j’ai cru qu’il disait « Tueur à gages ». J’ai pas cherché à comprendre. J’ai sorti mon flingue et j’ai redécoré le hall avec ses tripes.
 
               En arrivant devant l’ascenseur, j’ai croisé une nana habillée en noir de la tête au pied. Super bandante la gonzesse ! C’est là que j’ai pigé. J’aurais pas dû faire confiance à Roberts et Earnest. C’étaient déjà pas le genre de mecs qui avaient beaucoup de cervelle, mais là c’était vraiment le cas d’Earnest. Quelqu’un lui avait logé une balle en pleine tête. Le petit génie idem : je l’ai retrouvé dans sa suite, le cervelet étalé sur la moquette.

               C’était un coup monté ! Quelqu’un nous avait devancé et il voulait qu’on sache qu’il nous avait doublé. Le seul indice que j’avais, c’était cette fille en noir que j’avais vu sortir de l’ascenseur où j’avais trouvé Earnest. J’aurais tout fait pour en savoir plus. De retour à la Fosse, j’ai torturé quelques agents de notre équipe de renseignements. Ils ont beaucoup crié, mais ils ne savaient rien. J’étais vraiment fier d’eux et j’insistai pour les enterrer moi-même. Je repris tant bien que mal mes activités jusqu’à ce qu’on me file une nouvelle mission. Cela arriva deux mois plus tard. C’est là que l’histoire se corse.
 
               Cette fois-ci, je bossais en solo. Killdare m’avait filé l’adresse en Louisiane d’un laboratoire qui fabriquait une nouvelle drogue. Je devais récupérer la formule et éliminer les témoins. En arrivant sur place, j’ai été assez surpris de trouver une église. Mais bon, on est jamais à l’abri des surprises dans ce boulot.

               J’ai fait une entrée à la Rambo (à l’époque, c’était la mode). Après l’histoire de San Diego, j’aurais pas fait confiance à ma propre mère… même si je l’ai jamais connue. J’étais venu pour me défouler, m’éclater… et quelques crânes par le même occasion. Craven avait omis de me dire que les bonnes sœurs et les petits pères étaient tous des tueurs. J’étais à peine rentré qu’ils se sont mis à me tirer dessus.
 

               Je m’en fichais d’ailleurs. J’avais une drôle d’impression dans la tête. Un souvenir !!! Il était assez flou, mais je comprenais que j’avais dû avoir des embrouilles avec ces grenouilles de bénitiers. Alors, j’ai pas cherché à comprendre. Je me suis vengé. Genre : Qu’est ce qui est noir et blanc et qui se trémousse ? Réponse : Une bonne sœur qu’on canarde. Après tout, j’étais en mission, mais rien m’empêchait de joindre l’utile à l’agréable. Quand le nuage de poussière s’est enfin dissipé, tout le monde avait rejoint le Bon Dieu. On dira ce qu’on voudra, mais les films de Stallone sont une sacrée formation pour ce qui est de flinguer à tout va. La voie était libre à présent, je me suis mis à chercher ce pour quoi j’étais venu.

               Il y avait un cadavre calciné près d’une porte secrète cachée derrière le confessionnal. C’était un évêque. Il avait plus de tête, mais le rosaire était un indice évident. J’ai pigé qu’on m’avait doublé… encore. Le passage secret menait à un labo bourré de macchabées. Plus de drogue. Plus de formule.

               C’est à ce moment là que j’ai entendu un hélico. Je me suis rué dehors pour le voir décoller. La fille en noir ! Elle était aux commandes. J’ai vidé mon chargeur sur l’appareil, mais elle s’est tirée quand même. Craven allait me castrer avec une pince et des tenailles pour avoir perdu les champignons psychotropes cultivés dans le labo. La moindre des choses, c’était d’effacer mes traces. J’ai balancé des grenades à fragmentation dans la sacristie, la nef et dans la plupart des recoins. Le prêtre grillé a un parfum d’ozone et de spaghettis brûlés. Un échec reste un échec, mais au moins je me suis vraiment éclaté.

               Killdare était pas très content de mes résultats. Il faut dire qu’il aime pas ne pas obtenir ce qu’il veut. Lorsqu’il m’a convoqué dans son bureau, je tremblais dans mes loques à l’idée de ce qu’il pourrait me faire.

- Ton taux de réussite est inacceptable, Sept, a-t-il dit. Deux échecs coup sur coup… Pourquoi ?

- La fille… la fille en noir…

J’étais incapable de dire ou penser autre chose.

- La fille en noir… J’en ai marre de cette nana. Sept, tu vas la trouver et la tuer.

 

               J’étais aussi heureux que le jour où on m’avait permis de  garder mon couteau quand je quittai la Fosse. J’allais trouver la fille en noir. Je voulais lui trancher l’aorte, l’accrocher à une esse de boucher, la saigner et l’achever en lui énucléant les yeux au couteau à beurre. J’avais déjà une idée.

               Pendant trois jours, j’ai mis au point mon plan. J’allais me la faire et elle comprendrait que qui s’y frotte s’y pique. Il ne me manquait que le fromage adéquat pour attirer cette souris.

               Aux débuts du D.E.A.D, il y avait un type – Baxter Fly – qui avait disparu des années plus tôt avec quelques secrets et que tout le monde croyait mort. Cependant, tout le monde se battait pour trouver la preuve de cette mort. J’ai fait courir le bruit que je savais où était le corps. Il y aurait une fuite et la miss en noir se radinerait « par l’odeur du fromage alléchée ». Bien sûr, c’était pas le squelette du vrai Baxter que j’avais. C’était celui d’un nain qui travaillait dans un cirque que j’avais aspergé de peinture phosphorescente. Elle n’y verrait que du feu… Enfin, peut être pas, mais ça ferait illusion le temps que je la chope. Je me planquai avec le squelette dans une cabane au fond des bois. Le piège était tendu. Il suffisait d’attendre et attendre encore.
 
 
               Elle m’a fait poireauter trois jours avant de débarquer comme une fleur. On aurait dit la fille de Mata Hari et de James Bond. Elle a à peine eu le temps de réaliser que c’était un faux que je l’avais déjà en joue. Elle s’est tournée vers moi en levant les mains. Je croyais que je pouvais pas la louper quand une sorte d’éclair traversa la pièce en venant vers moi. Cette chienne avait un laser planqué dans sa bague. Ras le bol de ces gadgets d’espions à la con ! Mon œil a explosé dans son orbite. Je dois vous dire que depuis le D.E.A.D l’a remplacé, même si j’ai pas osé demandé d’où venait cet œil. Il paraît que mon cerveau aurait aussi été atteint. Personnellement, j’ai rien remarqué.

               Enfin bref, avec l’œil qui fumait et le cerveau qui bouillait, j’ai oublié mon plan et j’ai tiré, tiré… Des éclairs dansaient devant mon œil valide et je ne savais plus où elle se trouvait. Quand j’ai été à court de munitions, elle a saisi le fémur du nain, m’a sauté dessus et a arraché ce qui restait de mon œil dans son orbite calcinée. Jamais quelqu’un d’autre que moi ne m’avait fait aussi mal. La plupart des petites vieilles que j’avais agressées auraient été vertes de jalousie.

               Je m’amusais bien, mais il était temps d’en finir. Elle essayait de m’étrangler. J’ai mis un coup de dents dans son bras. Puis un coup de tête dans le nez. Et un second, pour le fun. Trois coups. Elle s’effondrait à mes pieds. Tout bien pesé, elle était pas si coriace que ça la nana. J’étais sur le point de la tuer quand j’ai réalisé qu’il faudrait p’tet savoir pour qui elle bossait.

               Comme  elle voulait rien dire, on est allé voir quelqu’un qui aurait fait déclamer un mort. Je la traînais par les cheveux jusqu’au bureau de Craven. C’est à ce moment là que j’ai plus rien compris. Je jetais la fille en noir aux pieds du bureau de Craven. Elle se releva péniblement et se mit au garde à vous. Et là, pour la première fois de ma vie, j’ai entendu Killdare rire.

- Repos Colonel Bridge, a-t-il dit. Sept, je te présente ton nouvel officier supérieur : Ivana Bridge. Considère que tu viens de paser une sorte de test qui avait pour but de voir si tu étais à la hauteur pour entrer dans son unité.

               Ce que je déteste le plus dans le fait de bosser au D.E.A.D, c’est cette impression persistante et malsaine de n’être qu’un pantin…